Pourquoi je suis devenu le "prof" de russe...


......Les différentes catégories se fréquentaient peu entre elles et ne se mélangeaiant pas aux " Untermenschen " pour des tas de raison, les difficultés linguistiques n'étant qu'un des éléments du problème. C'est dans ce simple fait que se trouve l'origine de mes relations avec la langue russe ! En  effets dès le matin notre baraque était envahie par un escadron de filles habillées de noir et portant un foulard  sur la tête. Elles venaient balayer et c'est pourquoi nous les avions baptisées le "corps de balai ". Leur entrée était accompagnée d'un retentissant " Dobra outra " qui veut dire " bonjour "  (le matin !), mais elles avaient rapidement remarqué que j'étais le seul à répondre à leurs salutations. Puis un jour, l'une d'elles m'a demandé de lui prêter un couteau et, de fil en aiguille, elles se sont enhardies à me demander de leur procurer des bricoles. Il s'est ainsi instauré entre elles et moi un courant de sympathie et,  si elles n'avaient aucune envie d'apprendre le français, par contre, elles étaient prêtes à m'indiquer des mots usuels ou de petites phrases. Et c'est de cette façon, sur le tas, que j'ai fait connaissance avec la langue russe !
Quand les Américains sont arrivés, nous avons aussitôt été séparés et parqués dans des localités différentes. Je n'ai jamais su ce qu'elles sont devenues et d'ailleurs, je ne les connaissais que par leur prénom. De leur côté, elles me désignaient par le surnom dont elles m'avaient affublé " Tchorninki " (le petit brun !), ….. car en ce temps là, j'avais des cheveux !!
La grande qui me semblait être leur chef  d'équipe m'appelait " Piotrouch " !

  De retour en France, j'avais évidemment d'autres soucis que de cultiver les rudiments de russe appris en Allemagne et je repris mes activités à la SNCASO (Société Nationale de Construction Aéronautiques du Sud-Ouest), puis à partir de 1951 à la SNECMA (Société Nationale d'Etudes et de Constructions de Moteurs d'Avion) ou j'eus l'occasion de travailler sur l'avion à décollage vertical comme responsable des essais aérodynamiques. Mais dans l'une comme dans l'autre de ces firmes il n'y avait évidement pas de cours de russe et d'ailleurs les horaires de travail ne l'auraient pas permis. L'horaire légal était de 48h par semaine et il nous est parfois arrivé d'en faire davantage !!
  Malgré cela, la connaissance de la langue russe à laquelle j'avais " goûté " me passionnait toujours et à défaut d'avoir  le temps de suivre des cours, je décidai de persévérer à l'aide de la Méthode Assimil. Elle m'avait déjà permis d'apprendre l'Allemand pendant la guerre et je la considère comme excellente. D'ailleurs, je la recommande toujours à mes élèves, en particulier, pour les aider à entretenir leurs connaissances pendant les vacances.

  Mais revenons à la SNECMA ou tout " baignait " jusqu'au samedi 25 juillet 1959 où notre prototype se " crascha " au cours d'un vol d'essai sur le terrain de Villaroche. Cet événement mit fin à ma carrière aéronautique et, en septembre 1960, je rentrai au CEA ou d'anciens collègues, rescapés comme moi de l'Aviation, m'aidèrent à trouver un job.  J'eus le plaisir en arrivant à Saclay d'y retrouver mon ami Michel BogaÏevsky dont j'avais fait  la connaissance lors d'un stage de vol à voile à Pont St Vincent en 1947. Il connaissait mon désir d'apprendre sa langue et me mit rapidement en relation avec Hélène Neskorojany,  une employée du Centre qui pendant ses heures de travail enseignait le russe au sein d'un cours " semi clandestin ".  Je dis bien " semi ", car ce cours existait, il disposait d'un local mis à sa disposition pas la Direction de Centre, mais, n'ayant jamais été reconnu officiellement par celle-ci, ou n'en trouvait trace dans aucune annuaire, ni répertoire. Bref, j'ai alors suivi régulièrement les cours de russe et je pense avoir été parmi les bons éléments de la classe lorsqu'en 1962 j'ai été muté à Cadarache.
Le Centre était alors en construction et nous étions là pour occuper le terrain en attendant que le béton de nos futurs bureaux ait suffisamment séché pour nous accueillir !! A l'époque, Cadarache,  c'était le Far West, la steppe, la taïga…… ou tout simplement la garrigue. Et,bien sûr, pas la moindre trace de cours de russe !! Enfin, en 1971, sous le " règne " de Pompidou fut promulguée  une loi sur la " Formation continue ". D'inspiration très généreuse, son champ d'application permettait à chacun de suivre pendant ses heures de travail des cours lui permettant de se perfectionner aussi bien dans sa branche professionnelle que dans un domaine sans relation aucune avec son activité. L'idée du législateur était qu'un salarié qui trouve l'épanouissement dans sa vie professionnelle est, de toute façon, un meilleur élément que celui qui croupit sur place et subit passivement son sort en attendant le week-end. C'est ainsi que prirent naissance sur le Centre de Cadarache toute une série d'activités variées et parmi elles …. un cours de russe !
  Au début, il était animé avec beaucoup de compétence et d'enthousiasme par Géraldine Lhuillier, une dame de la région d'Aix qui s'occupait de cours du soir et d'éducation populaire. Au bout de deux ans, pour des raisons familiales, elle cessa d'enseigner et la Direction du centre fit appel pour la remplacer, à un Prof de la Fac d'Aix-en-Provence, Pierre Baccheretti. Celui-ci nous dispensait chaque jeudi pendant une heure et demie un enseignement de qualité et c'est lui, sans le savoir, qui est à l'origine de ma " vocation " d'enseignant.  En effet, quand en 1979, je partis à la retraite et que des dispositions administratives m'eurent interdit l'accès aux cours, P. Baccheretti me dit : " Vous n'allez quand même pas laisser tomber le russe ! " Venez à la Fac, vous verrez, c'est sympa !
Je lui objectai qu'à mon age, j'aurais, peut-être, l'air un peu ridicule parmi des jeunes de 18/20 ans, mais il avait rapidement balayé toutes mes objections et, dans un premier temps, m'avait conseillé de venir comme auditeur libre puisque nous étions déjà en avril et que l'année  se terminait début juin à cause des examens.
L'essai que je fis comme auditeur libre m'enchanta effectivement et me permit de faire connaissance du lecteur soviétique, Vladimir Rylski, avec qui je suis resté en correspondance jusqu'à sa disparition en 2004.
  A l'automne 1980, je me s'inscrivis donc à la Fac d'Aix en première année de DEUG. Les cours commençaient dans la seconde moitié d'octobre et avant la rentrée il y avait une réunion d'information réunissant les élèves de russe de tous niveaux et l'ensemble des Profs. Le but était de connaître les motivations des étudiants et de leur fournir des indications sur les débouchés que pouvaient leur offrir les cours auxquels ils s'inscrivaient. Après une entrée en matière présentée par P. Baccheretti eut lieu une sorte de 'tour de table " avec des échanges du genre : " Et vous, Mademoiselle, qu'envisagez-vous comme carrière ? - je voudrais être traductrice à L'ONU. - Eh ! Bien, vous n'avez pas choisi la voie de la facilité, mais en travaillant sérieusement, vous devriez y parvenir etc… etc… "
Quand mon tour fut venu, P. Baccheretti, avec un grand sourire, déclara : " Pour M. Lhoste, je ne pense pas qu'il envisage de faire une longue carrière dans l'enseignement… " Je partis d'un grand éclat de rire ! J'étais, en un instant, devenu le point de convergence des regards de l'assistance et tout le monde s'amusait de l'aimable plaisanterie de notre professeur. Il est exact, qu'à l'époque je n'envisageais pas  du tout de me lancer dans l'enseignement. Je faisais de russe pour ma culture générale et n'avais aucun projet d'avenir axé sur la connaissance de la langue russe. Et pourtant, en 1986, à l'incitation de certains de mes amis, je créai à la Maison de la Culture de Pertuis un cours de russe qui dure encore aujourd'hui.
Et voilà comment je suis devenu " prof " de russe !


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