Avant  de  répondre  à la question : "  pourquoi apprenez-vous le russe ? " Permettez que je vous  dise  ce  que  représente  pour  moi  un site d'échange culturel. En premier lieu, bien sûr, comme  tout  le  monde, c'est  transmettre  ses  connaissances  sur la peinture, la littérature, la musique, l'art  en  général  de  son  pays. Je  peux  vous  parler  d'Alexandre Dumas, vous me parlerez  de  Pouchkine, je  peux  vous  parlez  de  Monet, vous  me  parlerez de Brodski Isaac ou Grékov, je  peux  vous  parler  de Ravel, vous me parlerez de Rachmaninov. Dans d'autres domaines  nous  pouvons  aussi  échanger  nos  connaissances  sur  la  politique, le  social, l'économie…Tout  cela  est  fort  passionnant, je  suis  curieux  de  tout et j'apprécie  toujours d'apprendre.

    Mais est-ce vraiment ce que vous attendez de moi ?

    Par ailleurs je pense avoir une bonne connaissance de mon pays, cela me ferait plaisir d'en parler  avec  tous ceux que ça intéressent, n'hésitez pas, allez-y, inondez le site Internet de vos questions, si je n'ai pas les réponses j'apprendrai.

    J'ai un ami, américain celui-là, " très pointu " (oqenb ostrçy)= (oqenb kompetentnçy) en informatique, j'étais  complètement  ignare en la matière, je le voyais presque tous les jours et tous  les  jours  je  lui  demandais : " qu'est-ce  qu'un  octet,  qu'est-ce  qu'une  mémoire  et comment ça marche et pourquoi ceci et pourquoi cela etc… ". Un jour il en a eu marre, il m'a dit : " Ecoute Serge, je  ne  suis  pas  ton  professeur  si  tu  veux  apprendre  il  y  a  autant de bouquins  que  tu  veux pour ça, on apprend jamais si bien que par soi- même. " Et toc ! Cette leçon  a  été  brève  mais  efficace, ce qui n'empêche qu'il m'a toujours aidé quand j'en avais besoin.

    Derrière  les  arts, le  social, l'économie, il  y  a bien des hommes et des femmes avec leurs natures profondes, leurs caractères, leurs humeurs, leurs joies, leurs souffrances, leurs travaux, leurs luttes. N'est-ce  pas  plutôt tout ça qui justement a fait leurs oeuvres ? N'est-ce pas là, où se trouve la culture ? Certes dans ce qu'ils ont fait mais surtout dans ce qu'ils sont.

    C'est  pourquoi  à  un  russe  je ne lui demanderai pas : " qu'a fait Pierre 1er, qu'est-ce qu'a
écrit Tchékhov, qu'est-ce qu'a peint Irina Tichko (Irina Tiwko jiv}t v Krasnodare) ? ".

    Niet, (Net).

    Ce  qui  m'intéresse  c'est  la personne, elle-même, donc  à un russe je lui demanderai : " A quelle  heure  tu  te  lèves  le matin ? Que prends-tu  au  petit  déjeuner ? Que penses-tu de Rakhmaninov ? Comment tu as appris la chute du mur de Berlin, qu'en penses-tu ? Comment tu élèves tes lapins? As-tu encore ta mère, ton père, que font-ils ? As-tu des enfants, comment vois-tu leur éducation ? Connais-tu  ton pays, voyages-tu à travers ton pays ? Qu'est-ce que tu regardes à la télé ? Que fais-tu  le dimanche ? Sais-tu  chanter ? Connais-tu Anatoly Gridenko et  sa  chorale, aimes-tu ses  chants ? Sais-tu monter à cheval ? Quand récoltes-tu tes pommes de terre ? Si  tu  avais  un ami  français, apprendrais-tu  le français ? Es-tu prêt à accueillir des enfants ou petits enfants d'émigrés qui désireraient s'installer sur la terre de leurs ancêtres ?...

    Alors, vous me dîtes : " échanges culturels ", je réponds : " chiche ! ".

    Avant  de  poser  toutes  ces  questions  indiscrètes  et bien d'autres, il me semble que présenter  mon  père, ukrainien, comme  je  vous  l'ai  dit, sera  la  meilleure  manière de  répondre , enfin, à la question : "  pourquoi  apprenez-vous  le  russe ? ". Do ckoporo…
                                                : " poqemu vç izuqaete russkiy $zçk ? ". A bientôt…

Quand le monde bascule, 2 ème partie

jeudi 7  juin 2007, 19:42

        Spasibo . Merci  à tous les visiteurs du site, plus il y a de visites plus c'est  encourageant. Voici  la  suite  que  vous  attendiez, j'espère. Pour  ceux  qui  prennent  le  train en marche je  rappelle : Irina (Irina) la créatrice de ce site m'a demandé : "  pourquoi donc apprenez-vous le russe ? ". Question à laquelle je m'efforce de répondre.

      Tout a commencé, au commencement  du monde, je plaisante. Pour moi tout a commencé avec mes grands parents  paternels. Mon  grand-père (deduwka) était officier de cavalerie à la cour  du  tsar  Nicolas II, ma grand-mère  (babuwka) était princesse  mongole (de Mongolie). Leur  vie  fut  un  vrai  roman qui n'a pas sa place ici, je vous la raconterai peut-être une autre fois.Ils vivaient à Nikolaïev, près d'Odessa ; nous voici de nouveau en Ukraine.

      Je profite du site pour  passer un message, un appel a témoins, si par hasard vous avez eu dans votre  famille  des  " anciens " qui  auraient eu des rapports avec ma famille, faîtes moi signe, il y a tant de choses que j'ignore et que j'aimerai  savoir. Grand-père et grand-mère ont eu un fils, Nicolas  (Nikolay)  mon  père, et une fille Véra  (Vera)  ma tante, qui elle, est restée  en Russie  et  dont  nous  avons  perdu  toutes  traces. Ma  tante  est vraisemblablement décédée, aujourd'hui elle aurait près de 106 ans, mais étant mariée elle a pu avoir des enfants. Ai-je des cousins ou cousines russes ? Pourquoi pas? Je ne me fais pas d'illusion, mais  rien  n'empêche  d'avoir  de  l'espoir. Donc, si  quelqu'un  m'apporte  le  moindre  renseignement  je  serai très heureux et je l'en remercie.

      Ne  serait-ce  pas  un  échange  culturel  ça ? Se  retrouver  entre  cousins, de  nationalités différentes  et  de langues  différentes. Ceci est peut-être un deuxième  élément  de  réponse. Est-ce  suffisamment  motivant pour apprendre le russe ? Excusez ma digression. Continuons.

      Nicolas mon père (Nikolay  moy  otec rodils$ v Nikola}ve okolo Odessa), comme tous les enfants il va à l'école, il grandit, puis est  étudiant, son souhait ; devenir professeur de langue  russe. Ses  parents  sont  relativement  aisés, il  a  donc  une  jeunesse  que  l'on  peut qualifier  de : pas  malheureuse. Ses  parents  ont  des  amis  dans  tous  les  milieux, riches  et pauvres, ils  sont  mêmes  très  bien  considérés  par  les  plus  pauvres, étant reconnus comme bienfaiteurs. En  somme  c'est  une famille normale. Le contexte politico social par contre est très difficile; révolution de 1905, puis 1917, son père décède, c'est alors que tout bascule. Au cours  d'une  épouvantable  et  non  moins  célèbre  journée  d'octobre  1917  sa  maison  est  brutalement envahie par plusieurs  individus  agressifs, ils  maîtrisent  mon  père, se saisissent de sa mère et l'égorgent sous ses yeux…oui, j'ai  bien  dit : ils  l'égorgent. J'estime  que  vous raconter  les  détails  est  inutile. Mon  père  a  18  ans, sa  jeunesse, sa  vivacité, sa  force  lui  permettent  d'échapper  à  la  tuerie,  il  se  sauve  par  miracle, et c'est  une  fuite  éperdue, inconsciemment il se dirige vers le port, que faire ? Il rencontre d'autres personnes connues et  inconnues, qui comme  lui fuient cette  journée d'horreur, un camarade marin militaire  l'aide  à  se  réfugier  sur un navire en  partance. En  effet  le navire part, direction la Tunisie, Malgré le  terrible  drame  qu'il vient de vivre il n'oublie pas sa petite sœur, 15 ans, où est-elle ? Chez des voisins ? Des amis ? Il ne sait  plus, que  va-t-elle  devenir toute seule au milieu de la furie des hommes ? Que pouvait-il faire ? Le navire ne reviendra pas.

      Il  y  a tellement de monde sur ce navire que mon père est obligé, par manque de place, de dormir  sur  le  pont. En  octobre  sur  la  mer  Noire  il  fait froid, très froid, il est fatigué, mal nourri, démoralisé, depuis  quand  maintenant ? Il  n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'il tombe malade, il s'agit d'une bronchite sans doute, il ne le saura jamais, toujours est-il qu'il se plaint au  médecin  du  bord. Ce médecin  est un homme très au faîte de son art, fort de la supériorité de  ses  connaissances  et  de  son savoir, pour tout remède il l'oblige à boire un bol d'huile de ricin !!... C'est à moitié mort qu'il arrive en Tunisie. La Tunisie est encore colonie française à 
cette époque.

      En  Tunisie, pour survivre il fait une quantité de petits boulots, le beau soleil de la Tunisie française  l'aide  à  se  rétablir  peu à peu. Mais quand le diable s'occupe de quelqu'un il ne le lâche plus. Ce jour là  mon père travaille  dans les vignes, il fait beau comme il peut faire beau en  Tunisie, les  hommes  travaillent  sinon  avec  joie  au  moins  plein  d'ardeur, au cours de  l'après midi  il  est pris d'un besoin tout à fait naturel et pressant, il repère un tas de pierres en bordure  de  vigne, idéal  pour  baisser  le  pantalon  discrètement comme aurait fait n'importe quel  humain, son " office " fini, au  moment où il remonte sa culotte il entend des hurlements en  arabe, il  se  retourne  et  voit  plusieurs  arabes courir vers lui en brandissant des couteaux plus  longs  que  des  sabres et poussant des cris terrifiant. Sans réfléchir il comprend qu'ils ne lui  veulent  pas  du  bien  alors  il  court droit devant lui, longtemps. Il arrive aux abords de la ville se perd dans les  ruelles  et perd  aussi ses  poursuivants. Tout  redevient calme, il ralentit sa course, il évite de se faire  remarquer, après quelques rues il retrouve son chemin  s'apprête à rentrer  dans  son logement, petite chambre d'hôtel minable louée une fortune. Ses poumons le  font terriblement souffrir après sa course folle, ce qui l'oblige à arrêter au coin de la rue où il habite, là que voit-il ? Un  attroupement  d'arabes  à l'entrée de son logis, impossible d'aller plus loin et de  rentrer  se  reposer. Ses poumons sont toujours en  feu  (résultat  s'en  doute, du bol  d'huile  de  ricin !) il  lui  faut  un  long  moment  pour  reprendre  son  souffle  ce qui  lui permet  de  réfléchir, que  faire ? Mais  que  lui  voulaient-ils  ces arabes ? Il erre dans les rues longtemps  craignant d'être  reconnu, ses  pas l'amènent  jusqu'au  port. Là, il  rencontre  une  connaissance à qui il raconte son histoire, mais  que  lui  voulaient les arabes ?  Il apprend tout simplement que les arabes l'avaient surpris en train de  souiller la tombe d'un marabout ; saint homme chez les musulmans ! Dans  ces  conditions  impossible  de  retourner à son hôtel, il se retrouve une fois de plus en fuite dans un port, des  fous  furieux à sa recherche, et une fois de plus  il  perd  tout, enfin  ici, tout  ce  n'est  pas  grand-chose, autant  dire; rien.  Alors  tout recommence ?...Coup de chance,  il avait  pris  l'habitude  de  garder sur lui ses maigres gains, acquis avec beaucoup de peine  grâce  à  tous  les  travaux effectués et si mal rétribués par les colons Français. Oui, tout recommence ; un homme en  fuite, un  port, un bateau  en  partance, un capitaine qui accepte de le prendre, cette fois direction la France.

      La France. Bien sûr, en France il n'y a pas d'assistante sociale pour le dorloter, mais comme il n'arrive pas le premier il y a quand même des associations d'aide aux réfugiés. Puisqu'il a acquis une expérience du travail de la vigne en Tunisie on lui propose de se rendre dans la région de Bordeaux, pourquoi pas ? De toute façon il n'a guère le choix. En route donc pour Bordeaux. Il est dans le train sans bagage, seul, mal renseigné, fatigué, sans connaître la langue. Dans ces conditions difficiles, qu'y a-t-il de mieux qu'un train pour se reposer et tout oublier, un moment ? Qu'y a-t-il de mieux que le bercement d'un train pour dormir, dormir, dormir…Au lieu de Bordeaux c'est Lyon, Paris, Lille, Roubaix,Tourcoing, TERMINUS. Koneqna$ stanci$ . Tout s'arrête ici ? Mais non, c'est un début puisque je ne suis pas encore né. Après tout, Bordeaux, Roubaix, Tourcoing, pour mon père quelle différence ? C'est du pareil au même. C'est encore une association pour réfugiés qui lui vient en aide. Il trouve un logement, du travail, la France a besoin de main-d'œuvre. Tourcoing est une ville industrielle avec ses rues mornes, tristes, aux maisons toutes pareilles, des usines encore plus tristes, partout, des rues entières constituées d'usines textiles aux murs de briques grises. C'est ici que va vivre mon père. Commencez-vous à entrevoir pourquoi j'apprends le russe ? Non ? Patience, vous allez bientôt comprendre. Do skorogo. A bientôt.         



INTEGRATION D' UN IMIGRE, 3 ème partie

jeudi 7 juin 2007, 20:10
INTEGRATION D'UN EMIGRE
    Tourcoing. Il faut que je pense à la culture si ceci doit être traduit en russe. Tourcoing est une ville du département du Nord de la France.Voici mon père installé définitivement comme réfugié politique dans un pays qui ne deviendra jamais sa patrie. A ce stade du récit vous comprenez que, moi, fils d'émigré je suis fort tenté de parler d'émigration, c'est un sujet très à la mode, désolé je ne tomberai pas dans ce piège, une autre fois peut-être. Avec du travail et un logement il n'y a que les français pour ne pas se rendre compte que la France est un paradis, hormis (pour un émigré comme mon père) les innombrables tracas administratifs absurdes tels que par exemple, au hasard ; interdiction d'habiter dans les départements de l'Est, interdiction de détenir des pigeons voyageurs, etc…

    Il est plus que temps, sans doute, que je vous présente mon père. C'est un homme grand, élancé, une grande prestance et élégance dans sa démarche assurée. C'est ce qu'on appel un bel homme, avec un visage à la mâchoire plutôt carrée, aux traits fins, le nez mince bien droit, les yeux profonds au regard clair qui vous transperce, difficilement soutenable, une bouche finement dessinée à l'air un peu pincée, les cheveux toujours courts peignés sur sa droite. Il est habituellement en vêtements de travail, quand il est rarement en costume c'est toujours la veste ouverte sur une chemise sans cravate. La cravate c'est pour les riches. Malgré sa stature longiligne il a une force colossale, les gens constamment  font appel à lui pour des travaux qui exigent de la force. Sa personnalité au premier contact dégage peut-être un aspect de froideur, en fait c'est 86/87 kg de gentillesse. Quelqu'un m'a dit un jour : " quand votre père me serre la main j'ai l'impression qu'il me prend tout entier dans ses bras… ". Je vous assure que je n'invente pas. Je sais que mon père n'embrassait pas facilement, de lui j'ai appris à ressentir " l'âme " d'une personne à travers une poignée de mains.

    Le temps s'écoule comme un long fleuve tranquille dit-on, le temps il ne le passe pas si tranquillement que ça, il le passe à travailler, souvent même le dimanche. Parfois, quand il ne travaille pas il affectionne particulièrement un endroit au bord du canal, Roubaix- Tourcoing. De chaque côté le canal  est verdoyant, un peu boisé, il n'en faut pas plus, quelques arbres un plan d'eau et beaucoup d'imagination pour lui rappeler son pays, les années de son enfance déjà lointaines, le temps où il faisait du patin à glace sur la rivière toute proche, bonheur éphémère perdu. Il ne fait pas que se prélasser les dimanches sans travail, il apprend assidûment le français, il fréquente aussi les milieux de réfugiés russes, c'est ainsi qu'il fait la connaissance de Boris. Boris est émigré comme lui, je pense pouvoir dire son nom ; Boris Pellit. Boris devient rapidement un grand ami, ensemble et avec de plus en plus de mots français ils s'intègrent au pays et aux gens. Tous deux s'intègrent si bien qu'ils vont au bal du samedi soir (aujourd'hui on dit : " aller en boîte "…Beurk !). Au bal du samedi soir, le Fresnoy à Roubaix pour ceux qui ont connu, il y a des jeunes filles bien sûr, il y en a surtout une qu'ils remarquent, qu'ils courtisent plutôt, c'est un ange de beauté, de douceur, timide comme on ne peut l'imaginer, un rêve. Bal après bal arrive ce qui doit arriver, ils sont amoureux, deux garçons pour une fille. Dilemme classique de roman me direz-vous. Non, c'est la vérité toute simple. Pour celle qui allait devenir ma mère, lequel choisir ? Boris aussi est bel homme, ils rivalisent de courtoisie, de prévenances, de galanterie, ils sont étonnamment intelligents tous deux. Hélène, c'est son nom, n'aura pas à choisir. Boris a trop le " mal du pays ", de plus il a des sentiments religieux, c'est ce qui le détermine à partir dans un monastère orthodoxe en Tchécoslovaquie afin de se rapprocher de la Russie, mais aussi dans le secret espoir d'un improbable retour dans son pays. Nicolas ne pense pas encore perdre un ami qui lui était devenu très cher.

    Reste Nicolas et Hélène, ils se marient, oui mais, Hélène est catholique et Nicolas est orthodoxe, alors ? Alors, ils ont à faire encore une fois à un homme au faîte de son art, je parle du prêtre catholique. Oh ! Il ne se passe rien de grave ni de méchant, jugez plutôt. Le prêtre : " Je suis d'accord pour vous marier mais la cérémonie ne se fera pas à l'église ". Bon, peu importe, ce qui compte c'est être marié, n'est-ce pas ? La cérémonie se passe donc à la sacristie (sacristie : local annexe à l'église)…après tout c'est tellement plus intime. Mon père présente les alliances au moment opportun, réaction du prêtre : " Ah non ! Pas question de bénir l'alliance d'un orthodoxe ". Mes parents, de toute leur vie n'ont jamais porté d'alliance ; sauf…plus tard, beaucoup plus tard…

    C'est à ce moment que survient l'incroyable, une bouffée de bonheur et d'espoir insensé. Par je ne sais quelle astuce, par quel miracle mon père retrouve l'adresse de sa sœur en Russie, ce miracle s'appelle peut-être Boris, réseau d'amis, connaissances, Croix Rouge Internationale, bref c'est un bonheur immense. Sauf que de gros nuages noirs et sanglants commencent à remplir le ciel et la terre d'Europe, on recommence à se faire la guerre (1939-1945) une fois de plus.

    Hélène est enceinte, arrive le jour de sa délivrance. Pas pour la France qui est toujours sous la férule des allemands. Un certain 3 novembre au matin ma mère est accompagnée de son père et de son mari, bras dessus bras dessous, elle se dirige vers l'hôpital qui se trouve à moins d'un kilomètre. La bêtise humaine fait partie de ce monde et a encore de beaux jours devant elle. A mi-chemin ils font une fâcheuse rencontre avec une patrouille allemande ; deux jeunes soldats (ils ont peut-être vingt ans à peine, ils sont fiers de leur pouvoir que leur donne leur fusil sur l'épaule). Ils empêchent mes parents de continuer leur chemin, palabres, gesticulations, incompréhension, les allemands ne parlent pas français, ils font comprendre à mes parents de retourner à la maison, l'un deux s'énerve et bouscule mon père, trop c'est trop, mon père lui saute à la gorge et commence à l'étrangler, le deuxième le frappe avec son fusil, mon père ne sent même pas les coups. Heureusement c'est l'heure où la population est sur la route du travail, un attroupement se forme et les gens prennent la défense de mes parents, curieusement les allemands cèdent, ma mère et son père filent à l'hôpital. L' " évènement " devenait urgent, j'avais hâte certainement de découvrir le monde. Mon père, lui, passe la journée à la " kommandantur ". Par bonheur et de façon incompréhensible les allemands qui avaient  d'autres préoccupations, tard le soir,  laissent partir mon père sans autres problèmes ! Ouf !

    Enfin je suis né, (wax i mat; Vladimir Ilàiq Ulà$nov. Excusez ce petit clin d'œil, certains comprendront). Dois-je me présenter ? Pour ne pas dire de bêtises je laisse cet exercice à Irina.


      Me voici désormais témoin direct des évènements que je raconte. Mon premier témoignage est mon plus ancien souvenir. Je marche depuis peu de temps, c'est dire si je suis petit, certaines personnes considèrent cela impossible, pourtant…Le décor est une maisonnette d'ouvrier, un couloir, à chaque extrémité une porte, l'une ouvre sur la salle de séjour l'autre sur la rue, au milieu du couloir une troisième porte ouvre sur une petite pièce contiguë où maman a l'habitude de me chauffer du lait sur un petit réchaud à gaz, elle me tient par la main. Soudain de violents coups sont frappés à la porte, maman coupe le gaz, me tient toujours par la main, elle s'avance dans le couloir pour accueillir les visiteurs, papa surgit comme un fou par la porte de la salle de séjour repousse maman et moi dans la petite pièce contiguë, la porte reste entrouverte, ce qui me permet de voir ce qui se passe. Je ne l'ai appris que bien plus tard, évidemment, ces visiteurs ont demandé à papa : " vous êtes blanc ou vous êtes rouge ? ". Papa a répondu : " je n'ai pas de couleur ! ". Pensons à la culture, voici une explication simplifiée pour les jeunes ; être rouge signifie, être communiste du parti bolchevique révolutionnaire ; être blanc c'est la partie adverse, contre-révolutionnaire. Papa referme violemment la porte  traverse la maison en courant et disparaît par la cour arrière, les deux visiteurs en long manteau et chapeau à la mode forcent la porte, pénètrent brutalement dans la maison, ne la connaissant pas ils hésitent un instant ce qui donne de l'avance à papa, ils sortent à leur tour par l'arrière, côté cour, poursuivant papa. Tout redevient calme, sauf maman qui s'assied, me prend sur ses genoux et pleure silencieusement, longtemps, jusqu'à ce que je m'endorme. Je n'ai pas revu papa pendant presque un mois. La suite je ne l'ai apprise que bien plus tard. Papa est allé se cacher à la campagne dans une ferme chez des amis jusqu'à ce qu'un autre ami faisant parti de la Résistance est allé lui dire qu'il pouvait rentrer, il ne risquait plus rien. J'ai alors soupçonné papa d'avoir trempé un doigt dans la Résistance. Mais, chut !!

      La guerre est finie, tout au moins celle-ci, c'est un moment propice pour papa d'améliorer un peu son sort. Après un travail de bagnard dans une tannerie il devient mécanicien dans une usine textile. Rappelez-vous je vous l'ai dit, quand le diable s'attache à quelqu'un…Dans cette usine a lieu un vol important de coupons de tissu, une plainte suit, et une enquête bien sûr ? Non point ; la police déclare tout net : " vous avez un émigré russe dans l'usine, pas la peine de chercher, c'est ce sale russe qui a volé, ça ne peut être que lui, impensable que cela puisse être un français ". La police n'y pense même pas. J'ai encore perdu papa quinze jours. Quinze jours de prison  pendant  lesquels les collègues de travail, les amis crient haut et fort, "  ce n'est pas lui ! ". Devant la surdité de la police un collègue se décide enfin à dénoncer le coupable chez lequel la police retrouve le tissu volé. L'honneur est sauf, mais quinze jours de salaire perdu c'est énorme, très pénible et difficile à vivre quand on est pauvre. Papa rentre à la maison, le long du chemin les voisins les amis les connaissances, tout simplement, vont à sa rencontre pour lui témoigner leur sympathie. Je suis toujours très fier de voir comme les gens ont un grand respect pour papa. Tout le monde s'adresse à lui en disant " Monsieur Nicolas ", avec beaucoup de déférence, peut-être un peu d'admiration dans le " Monsieur " et de l'amitié dans le " Nicolas ". Il faut dire que " Monsieur Nicolas " est d'une serviabilité à toutes épreuves. Tout le monde le connaît justement pour ses services, un jour c'est de la maçonnerie chez un voisin, un autre jour c'est une vitre à remplacer, puis un toit à réparer, puis, puis…c'est ainsi continuellement, l'été c'est papa qui trouve à emprunter une cardeuse manuelle pour refaire les matelas, et tous les voisins se précipitent vers papa pour refaire leurs matelas. Une autre fois encore c'est une " tonne " de planches qu'il ramène sur son dos pour les autres. C'est ça mon père. Des millions et des millions de " merci Monsieur Nicolas ", il en reçoit, mais jamais un kopeck (manière ironique pour un français de parler de quelque chose sans valeur, exemple : ton conseil ne vaut pas un kopeck, ou, ton conseil ne vaut rien), jamais un kopeck ne tombe dans son escarcelle. Du respect il en a, à tel point que lorsqu'une personne le croise sur le trottoir, s'il n'y a pas de place, c'est cette personne qui descend du trottoir pour le laisser passer, avec un grand " bonjour Monsieur Nicolas ". Monsieur Nicolas passe son temps, sa vie, à rendre service, à travailler tôt le matin, tard le soir, on vient même vers lui pour avoir  des conseils alors qu'il a parfois des difficultés avec la langue française, pas toujours évidente, surtout d'un point de vue administratif. Papa a garder un accent effroyable paraît-il, habitué je ne m'en rends pas compte sauf quand les copains viennent à la maison, sans cesse ils me disent : " mais qu'est-ce qu' " i " dit ton père ". Vous l'avez compris, papa est courageux, serviable, tourné vers les autres, respecté, peut-être aimé. Suis-je un fils qui idéalise son père ? Chacun pense ce qu'il veut, je ne vous donne pas seulement mes sentiments mais des faits. C'était ça mon père.

    Ah ! Les copains. Lors d'une réunion familiale (la famille maternelle, bien sûr), les adultes parlent des évènements de la guerre encore bien présents dans les esprits, ils parlent notamment des pauvres gens qui sont allés travailler obligatoirement en Allemagne pendant la guerre. Dans la rue nous avons cinq ou six voisins dans ce cas. Dans le même moment, je suis encore bien petit je n'ai pas neuf ans, avec un copain nous trouvons de la craie, quelle merveille la craie, ça permet d'écrire comme l'instituteur sur le tableau, ça permet de taguer (pour dire qu'on n'a rien inventé aujourd'hui). Alors, avec le copain on tague et on tague quoi ? Des croix gammées sur la porte des voisins qui avaient travaillé en Allemagne, c'est un jeudi, jour de congé à l'époque.Le samedi  suivant à 16h30 l'école est finie, oui ça a existé l'école le samedi jusque 16h30 (pour la culture), donc je rentre de l'école, papa m'attend. De toute ma vie je n'ai reçu qu'une seule correction de mon père, j'ai encore en mémoire la morsure du cuir de sa ceinture sur mon dos et mes fesses, ça a été si violent que ma mère est intervenue. En fin de compte je pense que papa en a plus souffert que moi. " T'en fait pas papa, je t'aime ". Ce qui m'étonne et que je ne comprends pas, c'est comment mon père a su que c'était moi ! Je ne devrais pas être étonné, papa savait toujours tout, sur tout, tout le temps, comment faisait-il ? C'était ça mon père.

    Des périodes fastes il y en a. Ainsi cette année là ; papa au cours de ses pérégrinations remarque un terrain vague de bonne terre arable, bien grasse, il court à la mairie se renseigne et obtient l'autorisation d'y faire du jardinage, il défriche, il bêche, il ratisse, il sème, il plante, il porte des arrosoirs d'eau, enfin, comme disent les français : " on récolte ce qu'on sème ". Russkie govor$t : qto poseewà, to i pojn}wà. C'est donc, à profusion des radis, des poireaux, des carottes, des patates, …C'est l'abondance, mais c'est aussi papa, quand il n'a rien il donne tout, alors quand il a quelque chose, pensez donc, plus de la moitié va à l'un ou à l'autre. Les gens : " Mais Monsieur Nicolas, comment vous faîtes ? Merci Monsieur Nicolas !". La deuxième année tout le terrain fut occupé de potagers, la troisième année les gens se disputèrent pour avoir une place, cela a beaucoup amusé papa, il a fait sa petite révolution de quartier à lui tout seul. C'était ça mon père.Une remarque : il n'y avait aucune clôture, aucune protection, jamais aucun légume n'a été volé. Puis c'est l'hiver pas plus terrible que d'habitude, mais cette fois beaucoup de neige, je ne me souviens pas de l'année, plus personne ne se déplace et notamment pas les marchands de charbon, c'est un gros problème pour tout le monde. Ca y est ? Vous commencez à comprendre mon père ? Pas de problème pour papa. Il trouve quatre bouts de planche, un marteau, des clous, en un tour de main voici un joli traîneau, magnifique je vais bien m'amuser avec la quantité de neige qu'il y a et ça continue à tomber, ouais tu penses ! Mon père : " Aller ! On va au charbon ", ironie du sort pour cette fois ce n'est pas une expression imagée, mais bien exacte dans sa signification. Nous sommes sur le chemin menant au canal, je suis assis sur le traîneau papa tire sans difficulté, çà glisse. Au canal où les péniches déchargent le charbon pour les commerçants il y a beaucoup de perte, sauf pour ceux qui se donnent la peine de ramasser ce qui traîne. Avec la neige abondante il n'y a personne, c'est dans la neige tout le matin que nous récupérons du charbon, nous remplissons plusieurs sacs, le traîneau est une merveille pour ramener le charbon à la maison. Vous commencez à connaître papa, je vous dis quand même ce qui se passe sur le chemin du retour, les voisins, les amis,( c'est fou ce qu'il y a de monde sur terre à certain moment) : " Monsieur Nicolas vous avez un peu de charbon pour moi ? Merci Monsieur Nicolas  ". Et papa distribue un seau par-ci un seau par-là. C'était çà mon père. Je n'ai jamais connu papa avec plus d'un franc ( la monnaie ) dans la poche, cependant il me fait un cadeau, un sac de billes, une vingtaine, de belles agates (pour la culture voir le dictionnaire), de jolies billes en verre coloré, cela m'a traumatisé, je n'ai pas reçu ces agates comme un cadeau mais comme un tel sacrifice de la part de papa, qui n'avait jamais rien d'autre que la chemise qu'il avait sur le dos, je me suis culpabilisé, tant de sacrifice pour moi, pourquoi ? Je n'ai jamais joué avec ces billes de peur de les perdre, je les ai gardé comme un véritable trésor, et cela en était un.

    Et le diable dans tout ça, il est en vacances, il se repose ? Que nenni ! Pensez-vous ? (Eh oui ! C'est ma façon de parler). Papa tombe malade, gravement malade, c'est l'hôpital plusieurs mois, il est question de gangrène dans les poumons, c'est le terme de l'époque aujourd'hui on dirait probablement autre chose. Toujours est-il que papa subit l'ablation d'un poumon. Maman m'emmène tous les jours rendre visite à papa, je sens qu'il se passe quelque chose d'anormal mais je ne comprends pas. Plus tard j'ai appris que papa à ce moment là faisait jusqu'à 45° de fièvre. Événement impossible pour tout le monde, alors tous les thermomètres lui sont imposés et c'est un défilé continu de médecins de toute la région qui viennent voir ce phénomène, les jours passent, les semaines passent dans l'inquiétude. (Pour la culture. Cela me fait penser à ce qu'a dit Napoléon Bonaparte à la bataille de Borodino/ La Moskova, (Borodino/Moskva) " un russe, il ne suffit pas de le tuer, encore faut-il le pousser pour qu'il tombe). Puis maman ne m'emmène plus à l'hôpital jusqu'au jour où elle m'annonce : " papa rentre cet après-midi  ". Je cours sur la rue et j'attends des heures, enfin il arrive, au bout de la rue, méconnaissable, il est d'une telle maigreur que sa taille paraît être devenue immense, tout s'éclipse autour de lui, plus de maison, plus de rue, il n'y a plus que sa silhouette se détachant sur un fond de ciel bleu, il est tellement maigre que ses vêtements flottent autour de son corps comme un drapeau libre et vainqueur dans le vent. C'était ça mon père. Je me suis avancé vers lui, il a posé sa main sur mon épaule, je crois bien me souvenir qu'il s'est un peu trop fortement appesanti sur mon jeune âge, avant de rentrer nous nous sommes assis sur le seuil de la maison, le temps était doux, la rue était silencieuse, ni l'un ni l'autre n'avons rien dit, à quoi bon dire des mots stupides, comme " comment vas-tu ? " et rompre un moment de bonheur, le bonheur d'être là, ensemble  père et  fils, l'essentiel était de faire durer cet instant ineffable pour l'éternité, ne surtout pas rompre le silence qui nous unissait, comme dit Léo Ferré dans une de ses chansons : " nous écoutions la musique du silence ". Cette fois vous avez compris pourquoi j'apprends le russe ? Non ? Vous êtes durs !
Il faut une fin à mon histoire, alors à bientôt. Do skorogo!       

EMIGRE TU ES, EMIGRE TU RESTERAS, 4 ème partie

jeudi 7 juin 2007, 20:16
        La convalescence de papa est la période la plus longue durant laquelle je profite de sa présence. Période où il réalise quelques merveilles. Il lui suffit de récupérer de vieilles planches, de vieux morceaux de bois, il scie, rabote, taille, de toute cette agitation sort de magnifiques petits meubles dont une commode plus jolie que celles que l'on voit dans les magasins. Papa a ce don parmi d'autres, le don de tout faire à partir de rien. Une scie, un rabot, un marteau suffisent pour accomplir des chefs-d'œuvre. Tout faire avec rien est sa spécialité. Je ne multiplie pas les exemples ce serait abusif. Par ailleurs il cherche à progresser et se met à apprendre la radio, l'électronique, à l'aide de livres écrit en russe, mais où donc a-t-il déniché ces livres ? Papa est parfois un vrai mystère dans sa débrouillardise. C'était ça mon père.

    Peu à peu sa santé s'améliore, il recouvre des forces  et le moral. ENFIN il se décide à m'apprendre le russe ; Dobrçy denà, sv$ta$ Rusà. (Bonjour Sainte Russie). Quelques mots malheureusement vite oubliés, dommage, vraiment dommage, pourquoi ? Mais il y a toujours l'autre, l'empêcheur de tourner en rond, le diable, encore lui !!! On ne s'en débarrasse pas. Rappelez-vous, papa et sa sœur Véra s'écrivent, des lettres arrivent normalement, d'autres se perdent ou son détruites et n'arrivent jamais, d'autres reviennent ouvertes, un énorme cachet rouge barre en diagonal toute la page, qui marque d'une façon abjecte : CENSURE, j'en ai encore l'image dans la tête. Je vous laisse apprécier, la bêtise, la mesquinerie, la petitesse des ordres donnés aux employés de la poste soviétique et/ ou française. Indubitablement les lettres que s'échangent papa et sa sœur mettent en péril le Soviet Suprême ! On dit : le ridicule ne tue pas ; de temps en temps il devrait. Puis arrive cette maudite lettre de Véra disant :
    …c'est la dernière fois que je t'écris, je me marie pour changer de nom et prendre celui de mon époux, je te demande de ne plus m'écrire, je déménage, j'ai besoin de disparaître c'est pour cela que je ne te donne pas ma nouvelle adresse. Je ne peux rien dire de plus car ma vie est en danger, il faut que je me cache… Si je ne fais pas d'erreur le nom de son époux est, en russe, Maksimadjian.

      Voir un homme s'effondré c'est pénible, quand il s'agit de son propre père c'est très douloureux, papa a posé son bras sur la table, a posé la tête sur son bras, je pense bien qu'il a pleuré silencieusement toutes les larmes de son corps. Papa disait : " les grandes douleurs sont muettes ". Il est effondré, abattu, en perdant sa sœur, on tue sa famille une deuxième fois, il perd sa patrie une deuxième fois, il n'a plus rien et on lui prend encore ce qu'il n'a plus depuis tant d'années, on lui prend la dernière étincelle qui brille dans son cœur, le dernier espoir si ténu, si fragile. ( Spasibo, Iosif Vissarionoviq Djugawvili ). Merci Staline, on t'appelait : petit père des peuples ; en effet, tu étais petit, tu es resté petit. Papa ne parle plus depuis presque une semaine, c'est dimanche il rassemble toutes les lettres de Véra, tout ce qui a un rapport de près ou de loin avec la Russie et brûle tout. Tout est fini la Russie, l'Ukraine n'existent plus. A quoi bon m'apprendre le russe je ne pourrais jamais y aller notre nom est inscrit sur une liste sanglante. 

    Nous sommes en France, ici la vie continue, papa ne m'a pas appris le russe par contre il m'a appris à jouer aux échecs. Je joue aux échecs avec papa des dizaines et des dizaines de parties, je n'en ai jamais gagné une seule, pourtant je ne pense pas être stupide ! Non, papa est très doué, j'ai entendu maman lui dire, derrière moi : " laisse le gagner au moins une fois, sinon il va se décourager ". Je ne me suis jamais découragé et j'ai gagné une fois, une seule et unique fois. Un samedi mémorable, il a participé à une petite fête avec ses collègues de travail, il est un peu éméché, pour bien faire à la maison aussi nous faisons une petite fête et il boit encore quelques verres, le soir il est dans un état idéal pour finir la journée sur une partie d'échecs, que je gagne. Il est allé se coucher en grognant entre ses dents. C'était ça mon père.

    Après toutes les tristes histoires que je vous raconte permettez moi une plaisanterie, sinon vous aussi vous allez pleurer. Je suis sûr que là haut papa joue aux échecs avec le Seigneur, j'en suis sûr parce que dans un rêve un ange m'a murmuré à l'oreille : " votre papa joue aux échecs avec le Seigneur et ce n'est pas le Seigneur qui gagne, que peut on faire ? ". J'ai répondu : " C'est facile, il suffit de dire au Seigneur qu'il lui fasse goûter la liqueur de ses vignes ". J'ai parlé trop vite, je le regrette, j'ai trahis mon père, lui qui m'a tant donné. Je suis un fils indigne.

    Trêve de plaisanterie, la Russie, L'Ukraine n'existent plus, alors papa se renseigne sur la possibilité d'adopter la nationalité française, cette formalité administrative coûte une somme si importante qu'il renonce ( à l'époque, je crois qu'il s'agissait de l'équivalent de 6 à 12 mois de salaire). Il n'est donc plus ukrainien, ni russe et ne sera jamais français.

    Les années passent vite, trop vite, pour moi c'est le collège, les copains, les copines, surtout le club de gymnastique dans lequel papa m'a fait entrer, dans lequel je m'investis totalement, tout ça m'éloigne peu à peu de la maison. Puis vient le dernier été où l'on entend, par leur porte grande ouverte sur la vie du quartier, les rires, les conversations, les disputes des voisins. C'est le dernier été où subsiste un peu d'humanité insouciante qui a vécu près de trente ans sous l'œil bienveillant d'un grand frère ukrainien, sans même s'en rendre compte. Les portes se ferment, plus de rires, plus d'exclamations joyeuses, plus d'éclats de disputes sans suite, c'est la tristesse qui envahit les foyers. Ici on a perdu un fils, là un frère dans ce qu'on appelle désormais la guerre d'Algérie. L'avenir s'annonce fort incertain, même inquiétant. Je quitte la maison, la famille, mon père, direction, le service militaire. A mon arrivée, grande surprise, on me demande : " Quelle nationalité vous choisissez, vous voulez être russe ou français ? ". Mon réflexe a été de penser à papa, lui n'avait plus de patrie et moi j'ai le choix entre deux nationalités ! Mon esprit et mon cœur ont répondu : " je veux être ukrainien comme mon père ", ma bouche a prononcé : " français ".

    L'Algérie. J'écris le plus souvent possible à mes parents, papa ne va pas très bien, il est couché, il demande à voir un prêtre et se fait baptiser selon les rites de l'église catholique. Je demande à maman pourquoi ? Parce qu'il veut faire honneur à la famille qui est catholique ce qui permettra, " s'il s'en va ", une cérémonie décente. En termes brutaux, il ne veut pas être enterré comme un chien. La boucle est bouclée, le commandant de mon régiment me fait appeler dans son bureau : " Je vous donne une permission pour rentrer chez-vous, vous faîtes l'aller-retour car j'ai besoin de vous (j'étais sous-officier), votre père est décédé ". Je n'ai pas eu droit à l'avion, alors, Oran, Marseille, Lyon, Paris, Tourcoing, enterrement et retour. J'ai appris ce que c'était que dormir debout. Quand j'arrive maman est assise à côté du lit où il repose, je les embrasse, elle se lève sans un mot, ouvre le tiroir de la si jolie commode de papa elle en sort une petite boîte bleue y prend deux alliances en passe une au doigt de papa et une à son propre doigt. C'est alors que je remarque posé sur la poitrine de papa une icône, très doucement, comme pour ne pas réveiller le dormeur, je demande à maman : " qu'est-ce que c'est, cette icône ? ". Elle me regarde d'un air si étonné et réprobateur que j'ai l'impression de recevoir un soufflet, elle me répond : " mais ! Il l'a toujours eu, il l'a ramené de son pays ". J'ai vécu toute ma jeunesse avec cette icône sous les yeux, je ne l'avais jamais remarqué. L'église était remplie, l'éloge du prêtre fut anormalement long, extrêmement pathétique il a fait pleurer tout le monde. Papa n'aurait pas aimé.

    Papa est parti, (aux échecs, je ne devais pas être assez bon pour lui) dans mon cœur il est toujours là, un père comme le mien ne disparaît pas, c'est pour cela que j'apprends le russe ; En apprenant sa langue maternelle je le fais vivre un peu plus chaque jour.Cette fois, ai-je répondu à la question ? " Mais pourquoi donc apprenez- vous le russe ? ".

    Drôle de motivation pour apprendre une langue, pour moi c'est la plus belle. Les motivations sont multiples ; réalisation d'un voeu, d'un défi, d'une promesse, par pur plaisir.
Je n'oublie pas que ce site est dédié à la culture, les russes disent : Poznatà $zçk-éto znaqit poznatà duwu naroda. Connaître la langue c'est connaître l'âme du peuple. Croyez-moi l'âme du peuple russe mérite d'être connue. Ce qui, pour conclure me ramène à ce que je vous disais en préambule, connaître l'âme est aussi passionnant, enrichissant, que connaître les œuvres, artistiques, musicales, littéraires, je ne vous incite pas, je vous conjure d'entreprendre l'apprentissage de la langue russe, vous ne le regretterez pas. Pas demain, tout de suite, demain il y aura la télévision qui vous pollue l'esprit. Souvent on me demande : " c'est difficile le russe ? ". Plus j'apprends le russe, plus je trouve le français difficile. Evidemment vous ne lirez pas Pouchkine avant longtemps, songez à votre propre langue maternelle, vous l'avez maîtrisé à quel âge ? Vraiment ça vaut le coup. A mes débuts j'ai assisté à une soirée " poésie " en russe, il y avait deux récitantes de talent qui déclamaient les vers d'Anna Akhmatova (poétesse russe) récits agrémentés de quelques notes jouées à la guitare. Je n'ai pas compris un traître mot, pourtant c'était un délice. A l'issue de la représentation, au buffet un russophone me demande : " alors, que pensez-vous de la langue russe ? " ma réponse : "  on dirait un langage fait pour les amoureux ". Surtout abandonnez les préjugés, les fausses idées sur la Russie, c'est un pays ouvert, les russes sont accueillants, c'est un pays si extraordinaire d'intérêt. Apprenez !
    Les russes disent : " Il n'est pas honteux d'ignorer, il est honteux de ne pas apprendre ".

    Druzà$ russkie, je ne me fais pas de soucis pour vous, vous aimez la France. Le français langue difficile ! Sûrement pas pour vous, vous apprenez le français avec une facilité déconcertante, de toute façon nous sommes là pour vous aider. Au cours de votre histoire vous avez parfois pris la France pour modèle, abandonnez aussi les idées reçues, la France ne se limite pas à la Tour Eiffel, à la mode, la France c'est une foultitude de choses, d'évènements, de gens de talent, il suffit de se donner la peine de les découvrir. Je vous ai raconté l'histoire de mon père dans le but d'aider Irina, en vous donnant un support de réflexion qui engendrera j'en suis sûr une multitude de questions et de réponses, ce qui peut-être déclenchera des échanges culturels. Tout ce que j'ai écris, ici, n'engage que moi.

                                                                                              SERGEY  NIKOLAEVIQ

    Henri Troyat académicien français d'origine russe, dans un de ces livres fait dire à un  personnage féminin, à propos de la Russie : …Une musique insidieuse me pénètre. Cette langue est à la fois rude et douce. Elle ne ressemble à aucune autre. Je crois bien que je suis amoureuse de ce pays tout de contraste, à la fois inculte et raffiné, pieux et barbare, brutal et tendre, capable des pires désordres et de la plus aveugle obéissance.


Copyright (C) 2007. Auteur ACETI. Tous droits réservés. Cliquez ici pour vous abonner à ce flux RSS Derniere mise a jour:  mercredi 9 septembre 2009  Contactez l'auteur  irina@aceti-pertuis.org